C'est l'histoire d'un mec...

Nono a démarré dans une grande société de travaux publics comme Profit Manager. Il s'est tout de suite fait remarquer par son ambition et son élégance. Coiffure Franck Provost, costard Smalto et GSM de fonction, il arpentait les couloirs de la boite avec un sourire carnassier tout en restant cool. Il dégageait un gros bénéfice et était promu à un bel avenir. Sa secrétaire faisait du 95D et sa golf cabriolet 120 chevaux. Animateur du pool remotivation, il négocia un tarif à -40% avec le Gymnase Club de La Défense.

En quelques mois il multiplia à lui tout seul le chiffre d'affaires de sa société par 4.35, jusqu'à atteindre 99% des parts de marché dans le secteur des coulis bitumineux. En 6 mois il accéda au poste de Président Directeur Général après un malheureux accident lié à la chute d'un bloc de béton de 150 tonnes sur la tête de son prédécesseur. Il fut acquitté car ce dernier n'avait pas son casque de chantier et que le juge c'est son cousin. Arrivé à la plus haute marche, il multiplia son salaire par 12, puis développa quelques activités très lucratives avec les pays du tiers-monde. En supprimant toutes les mesures de sécurité et multipliant les cadences par 3, il n'eut pas recours au licenciement pour dégraisser le personnel. Bureau de 120 m2, tableaux de maître, Masserati et dentiste de fonction, il était prêt à conquérir le monde.

Pour décompresser un peu entre deux vidéoconférences, il se laissait pousser les cheveux et jouait dans un groupe de rock - Les Carottes Electriques - avec quelques collègues très performants. Formés par les meilleurs instituts de guitare californiens, ils inventèrent un concept révolutionnaire - le boys band core - sorte de mélange entre Napalm Death et les 2B3. Plutôt que de passer des heures dans les bars enfumés comme les autres rockers, ils fréquentaient les salons de bronzage et les salles de musculation afin de développer un style personnel et inédit. Leurs compositions sont toutes nées de brainstormings dans les vestiaires du Gymnase Club, fraîchement aspergés d'Aqua Velva senteur Océan.

Et puis un jour l'accident arrive. Alors qu'il tente de battre le record de la boite du développé couché, la barre glisse et lui enfonce le crâne. Sauvé de peu par une lobotomie frontale, il ressort de l'hôpital avec l'âme du winner. les médecins se veulent rassurant et affirment qu'il n'y aura aucune séquelle. Foutaise ! Rapidement il vomi en lisant Le Figaro Economie, se pointe en survêt beige au conseil d'administration où il brûle sa carte du RPR. De retour chez lui il fait tourner à l'envers son disque de Michel Sardou en éructant « No Future ».

Au bout d'une semaine il est viré puis part habiter dans un squat du 18ème arrondissement parisien avec Chrissy sa nouvelle petite amie skinhead. Libéré de l'emprise des amphétamines et des barres de céréales enrichies en protéines, il est séduit par l'alcool et la poésie urbaine. Ses aptitudes au picon-bière le dirigent naturellement vers le punk le plus féroce. Il revend son BMX et sa ceinture du docteur Gibaud et s'achète une Fender Cyclone et des chaussures du docteur Martens. C'est alors qu'il compose son manifeste désenchanté « Je rentre dans Paris par le nord ». Ne supportant pas cette concession au système, Chrissy le quitte en emportant le pitbull et les bracelets à clous. Porte de la chapelle, sa silhouette imposante ne passe pas inaperçue. Certains voient en lui un poète dans un corps de catcheur, d'autres une épave proche du déchet humain doublée d'un alcoolique. A cause d'une histoire de mobylette, il quitte la capitale puis part habiter à Rouen.

La suite n'est qu'une longue et irrémédiable descente dans l'enfer des soirées barbecues, du babyfoot et du pastis artisanal. Les Rouennais sont des gros cons mais il les aime bien. Surtout les Rouennaises. Il compose au passage «J'encule la ville de Rouen et tous ces fils de pute de Normands » témoignage de sa pudeur exacerbée et de son incapacité à dire je t'aime.

C'est alors qu'un producteur pas riche et très véreux, surfant sur la vague de la mode garage, lui fait enregistrer son premier album « Futurs d'hier ». Nono trouvant le son trop clean et la production carrément mainstream, il balance un coup de boule à ce gros bâtard de poitrinaire et lui dit de retourner chez sa grandmother, qu'elle lui a certainement fait un spacecake. Dégoûté de cette nouvelle trahison, il se déclare vaincu par le système.

Il séduit des pauvres filles en leur chantant des ballades déglinguées sur des guitares mal accordées. Ses plus belles histoires d'amour il les vit dans le caniveau à se rouler dans son vomi. A nouveau il tombe amoureux, et à nouveau ça se termine mal. Anne aime trop les cachets de sa maman et traverse à vive allure le néant.

Condamné pour viol en réunion dans une poubelle il se met à manger du rat crevé. Il hait de plus en plus cette société qui lui suce la moelle et l'encule plus profond chaque jour. Les gens sont des steaks, de la bidoche en mouvement vers l'abattoir. Le monde est une basse-cour peuplée de coqs prétentieux et de poules débiles. Pour lui Sid Vicious est une petite bite et Dee Dee Ramone un sale bourgeois, le vrai punk c'est le suicide à petit feu d'une vie de merde.

Il commence à écrire des chroniques de cette vie rêvée, d'amour fou ou de haine totale. Embrasser sa petite amie dans les vagues, faire l'amour dans un terrain vague, boire de la bière avec les copains sur le parking du Leclerc, parcourir la ville dans une R16 pourrie en fumant de drôles de trucs, aller manger des hamburgers, boire encore de la bière jusqu'à s'effondrer dans l'herbe mouillée. Les après midi à la piscine, les filles aux yeux noirs, le sexe, les Chicken Vindaloos, le rock'n'roll, sont autant de thèmes récurrents.

Loin des m'as-tu-vu et autres artistes pseudo-maudits, Nono Futur bricole, seul dans sa cuisine, un son intemporel, loin de toutes velléités commerciales. Il abuse du DIY et fait avancer l'underground un peu plus loin chaque jour. Car, si la musique indépendante est vendue aux majors, elle retrouve ici son sens premier. Nono crache ses mélodies foutraques à la face de ceux qui ont depuis longtemps abandonné la curiosité pour se complaire dans le pré-mâché. Nono est-il donc punk? Oui car être punk, c'est ne pas être ce que l'on est, et être ce que l'on est pas. Non car être punk, ce n'est pas punk.

Lady Dead eut un parcours moins chaotique car tracé par un destin (par la main du malin en personne diront certains). Elle vécut une enfance paisible aux Pays Basques où elle pratiqua le surf et le rugby à outrance et développa une certaine forme de brutalité.

Elle perdit son pucelage le jour de sa première communion. Plus tard en colonie de vacances dans les Carpates elle découvrit Satan et le Black Metal. Elle fut initiée à la magie noire par Karl, un hard rocker Autrichien à l'idéologie douteuse. Il lui fila au passage, outre quelques parasites de bas étage, ses cassettes les plus pourries. A force d'écouter Venom en comptant les grains de chapelet elle développa une identité schizophrénique à mi-chemin entre Dieu et le Diable.

Karl initia la jeune Lady à la bière et aux drogues bon marché dans l'espoir secret de pouvoir l'attirer dans sa tente Maréchal. En fait, il se rendit compte rapidement qu'il n'avait pas besoin d'utiliser de tels subterfuges tant Lady était prompte à suivre les enseignements de Satan. Malheureusement, un matin on retrouva Karl empalé sur une chaise de camping avec ce mot inscrit en lettres de sang « continuez mon combat ». Cet événement scella définitivement sa dévotion aux forces du mal. Dès lors elle se jura d'honorer la mémoire de Karl et de répandre partout la parole du Malin. C'est à cette période qu'on l'appela Lady Dead tant la noirceur de ses propos glaçait d'effroi ses contemporains. Lady Dead plongea dans une longue dépression et ne s'habilla plus que de noir vivant persécutée par des cauchemars récurrents.

Toutes les nuits Karl habillé d'un bomber rutilant et de rangers cirées venait la voir et lui proposait une Kro. L'image du couple idéal pour la Lady, son idée du petit confort douillet de l'amour. Comme elle aime le dire, servir Satan c'est un job comme un autre, ça n'empêche pas d'avoir un chez soi, une famille et un frigo bien rempli (il paraît que ça marche comme ça aux States). Ce souvenir douloureux l'habite parfois encore.

Nono Futur c'est la rencontre de ces deux êtres perdus et proches du naufrage. Perdus pas pour tout le monde ! Car si Lady s'était jetée dans les bras de Belzébuth, Nono, lui, faisait l'amour tous les soirs aux femmes les plus laides du quartier. Et si certaines personnes connaissent bien le chemin pour atteindre leur but, eux tâtonnaient méchamment pour aller nulle part. Dans leurs doutes et leurs errements, ils étaient mus par une force supérieure. Ils avaient un seul objectif en tête, inconscient et douloureux. Ils cherchaient le chemin de l'apocalypse.

Lady rencontra Nono sur les marches de l'église Saint Maclou alors qu'il hésitait entre une psychanalyse ou s'inscrire à un club de Kayak. «  Il me faudrait un psy bac+12 » disait-il, « Genre qu'a fait un stage en apesanteur ou psychanalysé des singes. Un féru des mots fléchés, accro à l'encens et aux vestes à franges. Un Chinois ... voir un joueur d'échec, imprégné de philosophie orientale et pétri d'abnégation. Un convaincu des bienfaits du self control et de la non violence. Genre bouddha en personne ou l'inventeur de la planche à voile. »

Ces quelques mots provoquèrent le rire sardonique de Lady Dead et lui firent oublier quelques instants le souvenir douloureux de Karl. Elle paya une Northmen à Nono qui fut touché par ce témoignage de sympathie à un moment où il commençait sévèrement à douter de l'humanité. Ils décidèrent sur-le-champ de s'associer afin de dire leurs quatre vérités et d'emmerder la terre entière. Dés lors la musique de Nono pris une couleur plus métal. Elle devint lourde et agressive, à base de fuck attitude et de riffs plombés. Le mariage de la poésie urbaine de Nono et de la spiritualité noire de Lady Dead plongea tout simplement anges, muses et farfadets dans les forges du rock'n'roll, celles de Détroit et des vénérés ancêtres. Les chansons coulaient alors comme le métal en fusion carbonisant tout sur son passage : les bourgeois, les bobos, les mal baisés, les petits juges, les jeunes, les vieux, la famille, les castes, les clans, les groupes d'intérêt, les branchés et les punks à chien. Tout le monde en prenait pour son grade ! C'est à cette époque que furent crachées à la face des plus septiques les brûlots tels que : « My wife fuck with the Devil » ou « My wife is a living dead ».

Ces deux êtres se sont construits dans la dualité, voir les extrêmes. Prolo et intello, doux et violent, punk et sportif, ils ont fait de la schizophrénie un art de vivre. Ils incarnent la frime et la mythomanie mieux que quiconque. Le paradoxe de la rébellion à une époque où l'évolution nous a privés de nos griffes et de notre fourrure, où l'homme n'est plus qu'un caniche pelé sur le canapé en skaï à sa mémé. Il aboie super aigu mais il est même pas fichu d'aller acheter ses croquettes tout seul.

A partir de là Lady Dead arbore un t-shirt avec Johnny au premier plan et un husky derrière. Nono se met à la country-western. Le drapeau noir est en berne.

Tous deux clament « je veux être un beauf ». Le week-end ils font du tuning et regardent des films avec Chuck Norris ou Dolf Lungren. Tous les bobos, les démagos, fonctionnaires de la révolte ou intermittents du spectacle de merde ont foutu leurs rêves en l'air. Anéanti par la pensée unique, galvaudée par tous ces clowns, la révolution est devenue l'ultime accessoire à la mode dans les salons. Celui qui permet de justifier tous ses échecs et sa médiocrité. Tous ces minables ne pensent qu'à leur gueule, dans leur petit monde bourgeois et bien propret on leur abîme le paysage avec les sales manies qu'on a de prendre la bagnole pour aller bosser ou fumer des trucs pour oublier leur connerie. Et ce putain de système qui n'a rien trouvé de plus vicelard que faire passer les vrais rebelles pour des beaufs, transforme l'intolérance et la domination des bons vieux cathos d'antan en un fascisme à visage humain. Et ces enfoirés d'Isabelle Alonso et compagnie ont encore le culot de faire de gauche et de présenter toute cette merde nazie dans un emballage social et respectable. Désormais le mensonge s'appelle la communication, et l'asservissement s'appelle le social. Juste des mots. Des mots faits pour entuber les techniciens de surface ou autres ambassadeurs de tri. Les bobos sont aussi sectaires et méprisants que l'étaient nos bourgeois d'avant, mais ils avancent à visage masqué. Ils nous ont piqué notre travail et notre honneur, on a débouché des canettes et inventé le punk. Ils nous ont piqué la bière et le punk, on a inventé le tuning et les survêtements.

La révolution passe désormais par la beaufitude. Endossons tous les vices puisque nous sommes là pour ça.

Interrogé sur le message qu'il souhaitait délivrer à la population sur ce programme de divertissement, Nono m'a confié ceci :
" Salut à tous les petits dragons. Salut aux vieux keupons. Salut aux prisonniers et aux internés psychiatriques. Salut aux gitans et à tous les insoumis. Salut aux soldats et aux travailleurs. Salut aux marginaux et aux alcooliques. Salut aussi aux prostituées de Rouen et d'ailleurs."

Faîtes attention à vous, je vous aime tous !


Archangel Top Moumoute - Biographe officiel.